Christian Berst a ouvert sa galerie, entièrement dédiée à l’art brut, il y a neuf ans dans le Marais, à deux pas du centre Pompidou. Il a décidé d’ouvrir un nouvel espace, ce mois-ci, à New York. Il nous explique son choix de partir à la conquête de l’Amérique.
Pourquoi avoir choisi New York pour ouvrir une nouvelle galerie?
New York s’est imposé à moi pour plusieurs raisons. Lorsque l’on veut porter l’attention sur un art resté trop longtemps dans l’angle mort de l’histoire, il faut le faire partout où le dialogue est le plus vivace. Massimiliano Gioni, avec le New Museum et, plus récemment, à avec la biennale de Venise, dont 10% des œuvres relevaient de ce courant [il en a été le commissaire en 2013, ndlr], a commencé par tracer une nouvelle perspective, à initier de nouvelles pistes de réflexion. Ensuite, parce que New York, par son énergie légendaire, remplit les prérequis économiques pour inscrire une telle entreprise dans la durée. Pourtant, le marché anglosaxon a fini par imposer l’idée d’un «outsider art» (1), qui est un concept auquel je peux difficilement souscrire. D’abord parce qu’il impose l’idée que tout cela se situe à la marge, alors que les questions que nous pose l’art brut sont, à mon sens, centrales. Ensuite, parce que cette notion d'art outsider recouvre un champ tellement vaste qu’il en perd de son sens et de sa force: on y trouve à la fois l’art brut, mais aussi tout ce que les spécialistes, Dubuffet en tête, en ont écarté par souci de précision et de clarté. Si l’art outsider -fut-il de qualité- signifie tout ce qui n’est pas de l’art contemporain, stricto sensu, alors je ne peux m’y retrouver totalement. Il me paraît donc important de rappeler que si l’outsider art est devenu une galaxie, l’art brut en demeure le soleil. Mon souhait est donc plutôt d’inviter le monde de l’art à recentrer le débat et à l’approfondir.
Une autre destination aurait-elle été possible, comme Londres, Bruxelles ou Genève?
Bien entendu, toutes ces villes, et d’autres encore, ont des scènes artistiques animées d’une grande vitalité. Mais pour toutes les raisons invoquées précédemment, New York est une terre d’accueil incomparable pour entamer un nouveau dialogue. Le cosmopolitisme, le croisement des cultures, l’énergie qui s’en dégage, tout cela est extrêmement stimulant.
Alors que de grandes galeries parisiennes ferment -comme Yvon Lambert ou Jérôme de Noirmont- n’est-ce pas un pari risqué?
Une phrase de René Char m’a toujours servi de fil conducteur dans cette aventure:«Impose ta chance, va vers ton risque et serre ton bonheur, à te regarder ils s’habitueront.» Lorsque j’ai ouvert ma galerie il y a neuf ans, personne n’aurait misé un kopeck. Pire, mes amis les plus proches tentaient de m’en dissuader: «Tu n’y connais rien au marché, d’ailleurs il n’y a pas de marché de l’art brut.» Le monde de l’art, par ignorance, faisait totalement l’impasse sur ce champ. Aujourd’hui, les lignes ont bougé. A part les plus dogmatiques des deux camps, brut ou contemporain -vision simpliste s’il en est-, tout le monde a bien compris l’intérêt de nourrir la discussion sur le sens et la portée mêmes de l’art par la prise en compte de cette production brute.
Les nouveaux «artistes» utilisent-ils les nouvelles technologies, et peut-on considérer leurs travaux comme de l’art brut?
Question ô combien intéressante. D’abord, ça n’est pas un courant. Ceux qui s’en réclament n’en font à coup sûr pas partie. Et puis, il est loin le temps où certains voulaient enfermer l’art brut dans les productions artistiques traditionnelles que sont la peinture, le dessin, la sculpture. On l’a déjà constaté avec la photographie de Von Bruenchenhein, Moser, Tichy, Ademeit… La démocratisation des nouveaux moyens d’expression ou de communication (vidéo, informatique, Internet) va continuer de nous réserver des surprises. Même si, aujourd’hui encore, le tracé, le dessin, reste le moyen le plus immédiat et le plus simple pour représenter ou développer une idée, une obsession, l’appropriation par le plus grand nombre des nouvelles technologies ouvrira certainement un nouveau front de l’art brut. Et cela continuera d’ébranler un peu plus nos certitudes. La difficulté sera de découvrir ces artistes. Un programme informatique, une infographie, par exemple, se révèle à nous lorsqu’ils sont divulgués, envoyés sur les réseaux, matérialisés d’une manière ou d’une autre. Or, dans la plupart des cas, les artistes d’art brut opèrent dans le secret, pour eux-mêmes. Peu, donc, seront enclins à diffuser à tout va le fruit de leurs recherches et de leurs visions. Mais, n’est-ce pas aussi pour ça que l’art brut nous est si précieux et qu’il nous passionne tant ? Parce qu’il ne s’offre pas comme sur des étalages, dans le fracas de la communication à outrance, mais requiert l’opiniâtreté du chercheur d’or pour le mettre à jour.
L’art brut a-t-il un avenir infini par la nature des gens qui le produisent?
L’art brut a toujours existé et il existera toujours. Dans toutes les cultures. Car partout des femmes et des hommes «différents», en dehors des clous, chercheront à travers leurs pulsions créatrices à donner du sens au monde, à élucider le mystère par tous les moyens à leur disposition. Sans même se soucier si c’est de l’art, si cela peut ou doit être montré.
Qu’avez-vous choisi de présenter pour ce premier accrochage?
L’exposition collective inaugurale décidée par Phillip March Jones (2), notre directeur à New York, et moi-même, présentera des œuvres de nature à initier ce dialogue nouveau entre l’art brut et l’art contemporain. Son titre «Do the Write Thing: Read Between the Lines» illustre bien le parti-pris du graphein grec, signifiant à la fois «écrire» et «dessiner». Ceci ne traduit rien d’autre que l’urgence de dire, par tous les moyens à sa portée. Harald Stoffers, Kunizo Matsumoto, Josef Hofer, Zdenek Kosek, parmi bien d’autres, en seront les ambassadeurs. Dans le même temps, le workshop -une salle dédiée au sein de la galerie- accueillera à chaque fois un artiste contemporain dont l’œuvre entre en résonance avec notre programmation et les problématiques qu’elle soulève. Joy Drury Cox sera la première invitée à apporter sa pierre à ce projet.
(1) En 1978, ce terme a initialement été forgé comme le pendant anglais pour art brut.  (2) Phillip March Jones est commissaire d’exposition, auteur et artiste. Depuis 2009, il a été commissaire associé des expositions de la galerie Christian Berst «American Outsiders, the Black South» (2009); «Albert Moser, Life as a Panoramic» (2012) «Mary T. Smith, Mississippi Shouting» (2013) et «Eugene Von Bruenchenhein, American Beauty» (2013).
«Do the Write Thing: Read Between the Lines», à partir du 30 octobre. Christian Berst Art Brut. 95 Rivington street, New York.
article initialement paru ici: http://next.liberation.fr/arts/2014/10/02/christian-berst-l-art-brut-a-toujours-existe-et-il-existera-toujours_1113195