De l’œuvre de Jean Dubuffet, on connaît les bonshommes bleu, blanc, rouge, sorte de puzzles dynamiques, légers et modernes de la série l’Hourloupe. On ne sait trop dire où, mais il semble qu’ils aient toujours fait partie de nos paysages urbains, eux et leurs acolytes construits à l’identique, sculptures monumentales ou décors. Pour les moins jeunes d’entre nous, il y a le souvenir du Salon d’été, un aménagement commandé à l’artiste par Renault qui les opposa, à la fin des années 70, devant les tribunaux, suite à la volonté du constructeur automobile d’abandonner finalement le projet. Peut-être sait-on aussi le rôle fondamental de Jean Dubuffet dans la mise en lumière de l’art brut (l’expression est de lui), ses recherches sur le sujet dès les années 20, ses premiers voyages prospectifs dans les hôpitaux psychiatriques suisses post-Seconde Guerre mondia
C’est pourtant un Dubuffet méconnu que montre, jusqu’au 2 novembre, le fonds Hélène et Edouard Leclerc aux Capucins, à Landerneau (Finistère). Regroupées pour la première fois en un même lieu, les deux collections de l’artiste, celle de sa fondation et celle des Arts décoratifs (lire ci-contre), dessinent le parcours d’un peintre et plasticien indissociable du XXe siècle (1901-1985). Bâtisseur d’une œuvre en opposition avec les critiques, plus proche des intellectuels que des artistes eux-mêmes, c’est un homme volontaire que l’on devine, qui, à plusieurs reprises, suspend ses activités artistiques pour des raisons économiques ou «parce qu’il ne se sentait pas assez dans la vie», explique Sophie Webel, directrice de la Fondation Dubuffet Paris.
«Insoumis», l’artiste l’est incontestablement ; mais c’est surtout un homme engagé dans une quête artistique protéiforme. Par la variété des matières traitées (huile sur toile, stylo à bille, polystyrène…) ; parce qu’il se consacre également à la littérature, l’accordéon, l’étude des langues - notamment l’arabe, quand, suite à un premier voyage, il projette de retourner dans le Sahara algérien et d’y «peindre en arabe».
Comme évoqué, elles sont libres de droit dans le cadre d'un article sur l'exposition au Fonds Hélène&Édouard Leclerc. Toute utilisation doit cependant mentionner les copyrights suivants :

© Adagp, Paris, 2014
© Fonds Hélène&Édouard Leclerc pour la Culture, 2014
«Portrait d’Henri Calet», 1946. Photo Laurent Sully Jaulmes.Les Arts décoratifs. ADAGP. Fonds Hélène et Edouard Leclerc

La rébellion de Jean Dubuffet prend racine dans une «préhistoire» classique. Issu d’une famille de négociants en vin du Havre, Dubuffet obtient de gagner la capitale une fois son bachot de philosophie en poche. Il suit des cours du soir à l’école des beaux-arts du Havre et entend bien devenir peintre. Mais en fréquentant les expositions de peinture d’avant-garde parisiennes, il doit réviser l’idée qu’il s’était fait de l’art - et se démarque une première fois : au début des années 20, il est convaincu que la création doit «s’ancrer dans la vie pratique et banale».
 Ultraprésence du sol. Il abandonne la peinture, voyage, notamment à Buenos Aires, vit reclus, fonde son propre commerce de négoce en vin à Bercy. Et, en 1942, recommence à peindre «mais pour lui seul», explique Sophie Webel. Il produit alors des nus, comme le très beau fusain Femme assise au fauteuil (1942), ou encoreDesnudus (1945), un homme-paysage en couleurs, comme parcouru de routes. Et des dizaines de croquis, musiciens de jazz, façades d’immeubles, vaches - que l’exposition de Landerneau propose aussi sous forme de fac-similés, ce qui permet de leur redonner vie.
Les portes de la célébrité s’entrouvrent, place Vendôme à Paris, en 1944. La première exposition personnelle de Dubuffet à la galerie Drouin fait grand bruit dans les journaux et le monde parisien. En 1947, une autre exposition, de portraits (l’ami Jean Paulhan, Henri Michaux, Francis Ponge…), crée à nouveau le scandale autour des cimaises de René Drouin : de drôles de têtes dont le traitement dénote tendresse et humour, et «un petit air de fête», explique alors l’artiste.
Mais le scandale ne réchauffe pas le rigoureux hiver 1947 : Dubuffet et Lili décident de partir pour le Sahara. Un premier voyage de «décivilisation», dira-t-il plus tard, et de croquis de Bédouins, de chameaux. De retour à Paris, le peintre reprend ses gouaches, travaille ses jaunes et ses orangés, le désert prenant le pas sur le ciel (le Burnous au vent, 1948). Avec l’ultraprésence du sol s’annonce une nouvelle période : un virage qui commence aux Etats-Unis, en octobre 1951, alors que Dubuffet prononce son allocution «Anticultural Positions» à Chicago et suit l’installation de la Collection de l’art brut chez le collectionneur et peintre Alfonso Ossorio, à New York. Il travaille alors des tableaux en maçonnages lourds dont les reliefs figurent des Peuplements au sol (1952). C’est épais, on pense à Fautrier. Le ciel a ici disparu, de même que la narration et l’abstraction, pour un ancrage dans le réel. «La notion même de dimension y chavire et s’y abolit», décrypte-t-il en 1959.
En 1961, alors que sont exposés aux Arts décoratifs ces travaux et ceux réalisés à Vence (Alpes-Maritimes), où le couple a dû séjourner suite à des problèmes pulmonaires de Lili, la critique s’emballe, séduite ou criant au scandale. Dubuffet poursuit son chemin, de retour dans un Paris changé, où les voitures abondent, qui peuplent ses encres de Chine et rappellent les mots de l’ami Queneau : «Il en passait de toutes les sortes, des véhicules : des taxis, des voitures de maîtres, des voitures de serviteurs, des bicyclettes, des hippomobiles, des tramways» (in les Derniers Jours). D’un regard affûté, cynique peut-être, en tout cas décalé, le peintre montre un univers aux couleurs vives de «bombance» (Rue des Petit-Champs, 1962), oul’Ostracisme rend la monnaie (1961).
«Desnudus», 1945 (à dr.); «Rédingoton», 1973-1974 (à g.). Photos Coll. Fondation Dubuffet. ADAGP. Fonds Hélène et Edouard Leclerc

«Graphismes sinueux». Avec le cycle de l’Hourloupe, qui démarre à l’été 1962, Dubuffet ne veut plus peindre ce qu’il voit mais ce qu’il aspire à voir, par «des graphismes sinueux répondant […] à des impulsions spontanées». Douze années durant, l’Hourloupe, qu’il associe «par assonances à "hurler","hululer""loup","Riquet à la houpe"», et au titre le Horla, va donner corps à un univers «créant des habitats comme si on entrait dans un tableau», explique Sophie Webel. Un monde en soi que l’artiste équipe scrupuleusement de ses Ustensiles utopiques : cafetière, lit, chaise, tournevis. Il dessine, augmente, précise. C’est déjà une œuvre colossale quand, en 1966, il découvre le polystyrène. L’Hourloupe accède alors au relief. Les dessins deviennent des sculptures, des monuments, des décors (d’où l’idée, en 1974, de la régie Renault de faire appel à lui pour aménager 1 800m2 d’un Salon d’été qui finira, donc, aux oubliettes). Poussant encore, le sculpteur devient metteur en scène, créant costumes, musique, pour une mise en scène - en vie - de l’Hourloupe qui sera donnée en 1973 au Guggenheim de New York et au Grand Palais à Paris.
Mais sont-ce les difficultés rencontrées avec Renault - Dubuffet aspire alors à«retrouver la terre ferme». Il démarre Théâtre de mémoire, une série patchwork, dense de matière et de réflexion sur le souvenir. Au cours des dix dernières années de sa vie, il va prendre de la distance avec la représentation et la matière, axant sur des thèmes de réflexion (le lieu, la temporalité). Les couleurs, elles, sont toujours là.
Dubuffet l’insoumis Les Capucins, Landerneau (Finistère), jusqu’au 2 novembre. Rens. : 02 29 62 47 78 http://www.fonds-culturel-leclerc.fr

source: http://next.liberation.fr/arts/2014/09/29/dubuffet-chemin-de-traverse_1111156