Dessin du géographe n°49 par Emmanuel Véron

Nous proposons dans le cadre de la rubrique « Dessins du géographe » d’exposer un échantillon de dessins issus de travaux de recherches sur l’analyse de nouvelles ruralités en Chine, en prenant l’exemple du delta du Yangzi. Ces dessins sont l’œuvre de citadins chinois de différentes classes d’âges. Ces individus ont fait partie d’une enquête sur le tourisme rural et les pratiques des citadins sur des lieux touristiques aménagés pour ces derniers. Ces lieux sont comme un sas entre le quotidien urbain et les espaces ruraux fantasmés. De plus, cette enquête s’inscrit dans un travail de recherche plus large concernant une analyse des lieux touristiques, le rôle des communautés et les gouvernements locaux dans le tourisme dans les espaces ruraux.
L’échantillon de citadins enquêtés est composé d’étudiants, d’employés de compagnies étrangères et de fonctionnaires. Tous ont une formation post bac et sont diplômés de l’université.

Si l’usage du croquis lors de voyages, ou de missions de recherches dans un cadre professionnel donne une trace souvent irremplaçable, notre objectif réside dans la demande de faire dessiner les individus chinois enquêtés lors de nos travaux. L’idée est de rendre compte par des dessins mentaux des représentation(s) des citadins chinois aujourd’hui dans un cadre d’urbanisation généralisée. Cela nous permettra d’interroger de nouveaux rapports qui s’établissent entre le monde urbain et le monde rural.

Nous avons choisi cinq dessins parmi un échantillon d’une cinquantaine pour leur pertinence et leur clarté graphique. Nous exposons dans un premier temps une série de dessins, puis nous donnons une  description et une analyse des éléments qui composent ces paysages. Ceci nous amène à déduire qu’il s’opère en Chine une construction nouvelle de la ruralité entre rugosité du passé et mutations contemporaines.

Ce travail permet d’interroger les imaginaires (collectifs ou individuels), les pratiques spatiales et les représentations de l’espace rural par les citadins d’une société en pleine mutation. L’imaginaire se définit en contre point de la réalité. L’imaginaire n’apparaît que comme une liberté que semble se donner la conscience par rapport à la réalité du monde. Il relève de la création artistique. Gaston Bachelard disait de l’imaginaire qu’il est une façon d’entrer en relation avec l’espace et la matière, sans pour autant déterminer strictement des comportements et des configurations. Ces imaginaires influent sur les façons dont les sociétés à la fois se conçoivent et représentent leur monde, l’habitent, et agissent sur lui[1].

Les travaux de Cornélius Castoriadis[2]donnent l’idée qu’une société est proprement instituée par un travail de création iconique et sémantique. Cette société configure son passé, son patrimoine, sa territorialité, mais aussi ses projets et ses actions.
C’est une structure cognitive de la perception de l’espace.  Le dessin est issu d’un processus mental, il devient une reconstruction mentale de l’espace par la pensée. Ces productions sont subjectives.
  • Les dessins : « représentez la campagne »
Nous gardons l’anonymat des individus qui composent cet échantillon.
Le texte chinois de chaque dessin correspond dans le recueil du questionnaire à la question suivante : « Dessinez quelles sont vos impressions/représentations de la campagne »  (画一画印象中的农村 hua yi hua yinxiang zhong de nongcun )
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  • Description des dessins
Nous avons regroupés au sein de neuf catégories les éléments qui composent les dessins, les représentations de la campagne.
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Les éléments du paysage composant les espaces ruraux sont à la fois divers et redondant d’un dessin à l’autre.

La présence systématique du bâti rural (corps de fermes, fermes, cours etc.) signale l’importance du foyer paysan dans les perceptions. La morphologie du bâti est systématiquement différente. Elle est parfois naïve (dessin 2), ou proche de l’architecture des corps de fermes de la région du delta du Yangzi (dessin 4). En plus du bâti rural, l’outillage agricole (réservoirs, cuves, perche etc.), des rames de maïs (dessin 4), donnent l’idée des productions et des séchages pour une utilisation ultérieurs (alimentation, décoration et fourrage).
Les productions agricoles (parcelles emblavées ou maraîchages) montrent bien la fonction productive des campagnes. Aussi, nous associons la présence régulière d’animaux, qui parfois semble être idyllique (dessin 1 et 2) ou rappelant (dessin 5) l’utilisation du buffle, animal emblématique pour son utilisation dans les travaux agricoles d’une Chine (ou d’Asie) humide.

Les cultures sont en général figurées sous forme de carrés signalant une agriculture chinoise traditionnelle sur de très petites surfaces et dont l’intensivité en travail est importante.

La représentation de la campagne devenue paysage par la manifestation d’éléments naturels (cours d’eau, bois, forêts, montagnes etc.) suggère combien les espaces ruraux sont associés aux milieux naturels, antithèse du monde urbain.

Certains dessins,  par la présence de reliefs singuliers, évoquent une réalité régionale. Le dessin 2 suggère des collines ressemblant aux pitons karstiques du sud de la Chine (province Guangxi et du Guizhou). Par là même, la campagne est aussi représentée dans son rapport à l’histoire de l’art propre à la Chine (dessin 3). Dans l’ensemble de l’Histoire de Chine, la campagne fût le support des représentations paysagères auxquelles sont associées la poésie, la peinture ou encore la calligraphie. Un tryptique est construit avec une présence d’eau (lac ou cours d’eau), un relief dans les nuages donnant profondeur et contraste, et enfin des espaces agricoles fondus dans un milieu « naturel » (forestier le plus souvent).

Enfin, la représentation de lieux de culte (temple et bâtons à encens, dessin 1) ou celle d’un semblant de structure agraire, de parcellaires quadrillés (dessin 3 et 4) donne l’idée de la profondeur historique, de l’importance des espaces ruraux, des rites et cultes populaires associés au monde rural (clan, lignages, familles, communautés) en Chine.
  • Les mutations contemporaines des espaces ruraux
La Chine, hier paysanne et majoritairement agricole, est devenue un pays où les taux d’urbanisation dépassent les 50 %. Ces derniers sont le pivot et la vitrine du développement chinois. Si les mutations urbaines sont souvent prises en exemples de l’émergence du géant chinois, les espaces ruraux sont relégués à l’image des travailleurs migrants venus trouver en ville des occasions de travail. Cependant, en un peu plus d’un demi-siècle, les campagnes chinoises ont connu de nombreux bouleversements. La collectivisation, le Grand Bond en avant, la révolution culturelle, la  décollectivisation et l’industrialisation de ces campagnes littorales ont à chaque fois modifiée les modes et conditions de vie des paysans chinois, ainsi que l’organisation du monde rural. Les dynamiques rurales aujourd’hui en Chine sont ainsi mues par les transformations de la production agricole en lien avec les logiques de marché, par les défis fonciers et environnementaux d’un pays en forte industrialisation, et surtout par la transition urbaine en cours et les nouvelles polarités métropolitaines qui émergent.

Dans ce contexte de transformations sociales et économiques, les relations entre le monde urbain et le monde rural sont profondément recomposées. Les relations villes-campagnes renvoient aux représentations et aux fonctions renouvelées du rural ; la civilisation urbaine dominante tisse de nouveaux liens avec les mondes ruraux, et par là même la prégnance des pouvoirs publics change. Les enjeux de la ruralité ne peuvent être relégués aux confins de l’urbanisation implacable du monde.
  • Construction d’une nouvelle ruralité ?
Ce travail permet d’interroger les imaginaires, les pratiques spatiales et les représentations de l’espace rural par les citadins. Les espaces ruraux aujourd’hui sont l’objet de nouveaux regards, de nouvelles perceptions, de nouvelles pratiques. Une nouvelle ruralité est en cours de construction. Le monde rural n’est plus uniquement celui de la misère, du labeur associé à une fonction nourricière. La campagne devient paysage. Elle fait aujourd’hui écho aux utopies agraires (notamment du poète Tao Yuanming[3]) et à des notions anti-urbaines et ruraphiles. La campagne est rêvée, mythifiée, fantasmée. Elle est un espace de mémoire, un objet du patrimoine. C’est un retour à la terre par les dessins. La campagne est retrouvée dans les constructions mentales; elle l’est lors de séjours touristiques dans les espaces ruraux du tourisme.

L’utopie agraire est fondamentalement imaginaire. Elle n’est opératoire que dans les représentations collectives des urbains jouissant des bienfaits d’une campagne reconstituée.

Le dessin : imaginaire géographique et outil des représentations de l’espace des sociétés

Ces dessins interpellent le géographe. En effet, ils donnent à (re)penser le rapport entre le réel et l’imaginaire. Les espaces dessinés sont des espaces idéaux, qui servent l’action imaginée.Ils signalent le décalage entre la réalité et la campagne rêvée, imaginée. La campagne représentée se trouve ainsi à la croisée des enjeux contemporains entre urbanisation, dégradation environnementale et espace des origines, antinomique au développement brutal de la Chine.   L’imaginaire offre ainsi de nouvelles lectures possibles de l’espace géographique.

Emmanuel Véron, géographe et sinologue, ATER rattaché à l’UMR 8586 Prodig et à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, prépare une thèse de doctorat en géographie sur les nouvelles ruralités engendrées par le tourisme rural en Chine sous la direction du professeur Th. Sanjuan. Il a choisit la région du grand Shanghai (delta du Yangzi) pour conduire ses recherches. Plus généralement, il s’intéresse aux mutations de la Chine contemporaine, de sa société et de son espace.

[1] Bernard Debarbieux, « Imaginaire géographique », dans Dictionnaire de géographie et de l’espace des sociétés, Jacques Lévy et Michel Lussault (dir.), p.489-491, Paris, Belin, 1034 p., 2003.
[2] Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975.
[3] Tao Yuanming est un poète inspiré du Taoïsme. L’œuvre de Tao Yuanming est une utopie agraire. Il est l’auteur d’une courte pièce en prose très célèbre en Chine, qui connaît par son instrumentalisation du marketing touristique un véritable regain. Ce document vieux de plus de mille six cent ans s’intitule : « La Source des fleurs de pêcher ». Il y décrit un village éloigné du monde, dans une vallée cachée. Tao est aussi l’auteur du Chant du retour. Il y évoque un retour à la campagne, après avoir quitté sa vie de fonctionnaire et ses responsabilités en ville.