Outsider Art Magazine


samedi 30 août 2014

Art brut: Giovanni Bosco, miracle à l’italienne

L’artiste sicilien, obsédé par le rouge et les corps, a été révélé en 2007. Apprenti berger devenu l’une des figures de l’art brut, il est exposé à Lausanne.

Giovanni Bosco (1948-2009) est l’une des sept figures de «l’Art brut dans le monde», une proposition éblouissante signée Lucienne Peiry, qui aime à se présenter comme une messagère de cet art notoirement clandestin. Sur deux étages, cette exposition enseigne, cristallise et déploie une manière de vivre, ou de survivre, hors les frontières des règles en société. Tout autant que ses voisins de palier (lire ci-contre), Bosco n’a jamais étudié le dessin ; par hasard, presque par miracle, il révèle tout à coup son génie. Car génie il y a, plus que l’on imagine, chez ce Sicilien à l’enfance perdue, apprenti berger auprès de son père, puis perdant pied à la mort de celui-ci, à laquelle s’ajoute bientôt, nouvelle cruauté, l’assassinat de ses deux frères.SUR 

Malgré sa plage de palmiers, Castellammare del Golfo, village natal de célèbres mafieux et de Giovanni Bosco, n’est pas un paradis à l’abri des règlements de compte. Bosco lui-même connaîtra la prison pour une histoire idiote d’agneau chapardé, enfermement qui le laissera sur le carreau. Direction l’hôpital psychiatrique, avec probablement quelques séances d’électrochoc, puis retour à Castellammare, où il entame enfin sa renaissance, à l’aube des années 2000, grâce à un peintre du village, Giovan Battista Di Liberti, qui le surprend en train de peindre par terre. Il sera son premier soutien, et il lui conseillera, entre autres, les crayons-feutres.

Tatouages. Comme pour tous les auteurs de l’art brut, c’est une succession de guetteurs bienveillants qui permettra, ensuite, de découvrir ce talentueux jeune homme, quasi analphabète. Repéré en 2007 par un décorateur de cinéma français, Boris Piot, le voici ensuite interviewé par un groupe de cinéastes, regroupés dans le collectif ZEP, lesquels le filment et dévoilent sa fragilité et sa disposition naturelle à la moquerie. «Je suis un docteur ès tout», leur dit-il en substance, pas peu fier de sa carte de visite. Il y a du vrai dans cette déclaration spontanée, tant Giovanni Bosco, dans sa démarche comme dans ses œuvres, manifeste un désir de vider son sac et de soulager ainsi une existence trop rude. Originalité : son territoire artistique. Il habite une petite pièce sans aucun confort, un matelas, une couverture, et peint d’abord sur les murs, comme s’il voulait égayer sa caverne. Au fur et à mesure, il s’enhardit et commence à utiliser les façades des maisons de Castellammare del Golfo. «C’est une expérience spatiale irremplaçable. Il se crée son itinéraire,explique Lucienne Peiry. La ville devient son ciel et les étoiles sont ses peintures, une vraie constellation.» Plus tard, il s’exercera sur des boîtes en carton d’emballage, de pizza par exemple, ou des bristols de couleur. Mais que peint-il ?

On pourrait répondre simplement qu’il peint d’abord du rouge. Cette couleur paraît l’obséder, comme si elle cachait un esprit doué de fureur, mais ce n’est pas tout à fait juste. Il peint surtout des cœurs en rouge, tels des tatouages irrigués de lettres et de chiffres, messages secrets sans vraiment l’être, parfois teintés de jaune, de noir ou de bleu. Il peint aussi des morceaux choisis de corps, ou plutôt, des corps dont il prendrait quelques fragments, non pas dans une perspective médicale, mais esthétique. Voire nourricière, si l’on en croit les auteurs du texte du catalogue, Eva di Stefano et Teresa Maranzano : «Comment ne pas y voir aussi une référence au métier de berger, ou à l’exposition des animaux démembrés dans les vitrines des boucheries, "carnezzerie", siciliennes. Cette dernière hypothèse semble confirmée par la présence, dans certaines compositions, d’un grand couteau que Bosco identifie au tranchoir, utilisé par les bouchers pour découper le corps des animaux.»

«Vipères modernes». Ex-voto sur le pouce ou totems intimes, les œuvres de Bosco sont ses visions pessimistes du monde qui l’entoure, «de ces gens d’aujourd’hui qui [me] font penser à des vipères modernes». S’il juge que ses dessins n’ont «rien d’exceptionnel», il apprécie leur valeur et ajoute, lucide, «ils sont beaux à voir».Lucienne Peiry : «C’était un homme épris de beauté, qui aimait chanter, fumer et boire du vin. Il a désencadré l’art et fait voler en éclats ses limites, tout en réconciliant le verbe et l’image. Je l’ai photographié dans sa chambre en 2008, quelque temps avant sa mort et j’ai compris aussitôt qu’il n’avait qu’une envie : que je déguerpisse pour qu’il puisse se remettre à sa table de travail, et s’enivrer de ses propres trouvailles.»

Comme Castellammare del Golfo a eu la perspicacité de ne pas effacer les représentations in situ de Giovanni Bosco, il est toujours possible d’en profiter. C’est une idée de voyage très intuitive. Au fond, assez proche du désir de ce Sicilien attachant, qui projetait pêle-mêle ses colères, ses peines, et peut-être les meilleurs souvenirs de ceux qu’il avait connus. Il était hors de lui quand il peignait, et au plus près de ses pulsions intérieures. «Je ne crois presque à personne, confie-t-il dans le documentaire formidable qui lui est consacré, je crois en ceux qui parlent avec moi.»


L’art brut dans le monde Collection de l’Art brut, 11, avenue des Bergières, Lausanne (Suisse). Jusqu’au 2 novembre. Catalogue avec un DVD contenant six films documentaires.

Source: article initialement paru dans le journal Libération. Article original ici: http://next.liberation.fr/arts/2014/08/27/giovanni-bosco-miracle-a-l-italienne_1088163


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