Outsider Art Magazine


samedi 8 février 2014

Portrait d'artiste #03: Marie-Christine Colonna-Cesari aka Césarine nous dévoile son parcours (Art Naïf)

Bonjour Césarine. Artiste peintre naïve et écrivain, vous avez par ailleurs remporté le prix Panaït Istrati aux salon du livre de Paris (2013) pour votre œuvre Anda la Louve et le Secret du Mont Omul.

Première question que je pose habituellement : quand vous est venue l’envie de dessiner, peindre ?
Je ne me souviens pas, je crois que c’est tellement ancré en moi, j’ai envie de dire «  c’est de naissance ! ». Je me souviens seulement aussi loin que je remonte dans le temps, avoir été une enfant très artiste et créatrice, très sensible à la beauté, la musique, aux couleurs, à la poésie. C’était déjà là et vital.

Je me souviens d’un livre de conte russe illustré de belles dames en manteaux brodés, de traîneaux, d’églises aux toits ronds et dorés. C’était ce que j’avais de plus précieux dans ma vie de fillette de cinq ans, cela me sauvait de tout. Je me souviens très bien que c’est là que j’ai décidé de devenir écrivain et peintre.

Mais vous souvenez-vous de votre premier compliment sur votre travail  ?
Je pense que cela a été ma maîtresse d’école en maternelle(rire) ! ; je m’en souviens d’autant mieux qu’un jour elle avait accidentellement cassé un dessous de plat que j’avais décoré et fait cuire. Elle était très embêtée et m’avait proposé d’en refaire un. Pour moi il était la perfection, je n’imaginais pas pouvoir faire deux fois la même chose, elle m’avait brisé le cœur...

Moins bon souvenir sûrement : votre première critique négative ?
Je n’en ai jamais eu concernant l’art, ma peinture en particulier, il me semble ou alors je ne m’en souviens pas ; je dois dire que c’est un domaine où les critiques ne m’atteignent pas. Je crois que l’art naïf est singulier, on se comprend entre ceux qui aiment et les autres passent leur chemin, vers ce qui les intéresse.

Parlez-nous de votre première réussite, celle qui vous tient le plus à cœur
Je crois que c’est définitivement ce dessous de plat dont je parlais plus haut, j’avais cinq ou six ans, pourtant je m’en souviens ; il était carré avec de grandes fleurs bleues sur fond blanc cassé. Pour moi il était réussi, c’était un éclat de mon âme, j’y étais profondément, viscéralement attachée, il était moi, mon alpha et mon oméga ; la perfection et ma raison de vivre !



Et votre première vente ?
Je ne m’en souviens vraiment plus ! Je me souviens d’un tableau par contre que j’avais réalisé avec beaucoup d’amour pour mon premier prof de yoga, quand j’étais étudiante. Il était fou de joie ! Des années plus tard, il avait été cambriolé ; les voleurs lui avaient tout pris chez lui sauf ce tableau qui trônait, là, tout seul, au milieu d’une pièce vide ! Très symbolique tout çà ! C’était un peu comme si on lui avait dit : «  on te prend tout tes biens temporels, il ne te reste que le spirituel »….


Ce qui m'amène à vous demander de parler de votre première exposition !
Je ne suis pas sûre que c’était la première mais je me souviens très bien d’une exposition à la Chapelle des Pénitents blancs de Vence, dont j’avais partagé l’espace avec une copine de promo -nous étions étudiantes- qui faisait des puzzles en bois géants, totalement magnifiques, pour les enfants.

Ca se complétait très bien avec ma peinture naïve. C’est un lieu génial pour exposer, belle au dehors avec son dôme rond de tuiles multicolores, Cette chapelle a conservé ses stèles en bois d’origine, les visiteurs peuvent s’asseoir, on peut y déposer des documents. Je me souviens que mon oncle m’avait faites de grandes vasques en terre de fleurs du pays pour agrémenter le tout.

La chapelle à des murs blancs, l’ambiance prête au repos et aux échanges. Le soir on repart avec la très grosse clé, on referme la grille de la chapelle ; dans le petit jardin, il y a en sortant l’olivier qui était planté dans le jardin de ma grand-mère, quand j’étais enfant, près d’une plaque en hommage à Frédéric Mistral. Cela fut une expérience de très grand bonheur, voyant les touristes se mêler aux gens du pays curieux de visiter les expos.

J’ai toujours rêvé de refaire une expo dans cette chapelle, elle se prête bien à des créations qui font circuler l’amour.

Premier article dans la presse
Peut-être celui qui présentait cette expo justement. Dithyrambique forcément, mais très futé quand même, puisque dans le journal local ! J’ai toujours cette coupure de presse !

Première fois que vous avez entendu le terme « Outsider »
Aux courses de chevaux (rires)! C’est drôle que désormais ce soit aussi un terme qui qualifie un mouvement artistique auquel j’appartiens car j’avais toujours eu d’instinct une tendresse particulière pour ces chevaux dont on attend peu et qui finalement un beau jour, sans crier gare, peuvent griller tout le monde au poteau !

Votre travail


Etes-vous artiste à plein temps, amateurs, professionnelle ?
Je me considère comme artiste professionnel mais vous savez les naïfs, on est assez hors normes ! Nous sommes, les héritiers de ceux que l’on appelait autrefois les « peintres du dimanche ».



Quand décidez-vous de prendre le pinceau ?
Quand j’ai assez de lumière (en ce moment, en hiver, c’est pas terrible !) et puis surtout, c’est un état d’esprit qui me demande une très grande disponibilité, beaucoup de concentration et de disponibilité morale et spirituelle.

C’est un déclic, par moment je sais que je vais m’y mettre et que rien ne pourra m’en empêcher, par moment, je diffère car j’ai des soucis ou des choses à régler qui prennent du temps.

Dans quel environnement travaillez-vous ?
Je travaille chez moi, sur une grande table en teck, proche d’une grande fenêtre où la lumière rentre bien ; je vais souvent au bois de Vincennes, voir les animaux ; les cygnes, les paons, les canards, les oies, les chats , en ce moment aussi les perruches sauvages qui sont en migration.

Je leur parle, les prend en photos, je me ressource auprès d’eux ; çà me lave le cœur, le corps et l’esprit et me rend aussi disponible ainsi, pour peindre. Ils m’aident à faire circuler l’amour. Il y a un lien étroit chez moi entre la nature et l’inspiration, la possibilité, l’envie de peindre. C’est une seule et même chose. Par ailleurs peindre pour moi est une forme de méditation, un dialogue entre soi et soi. Je pense que c’est pareil pour la plupart des artistes.  C’est très important, cette rencontre spirituelle avec mes sources d’inspiration, il ne peut pas y avoir d’interférences.

Quels sont vous outils favoris et pourquoi ?
J’ai un faible pour les pinceaux de Martre Kolinsky, les petits gris, les fibres naturelles, une vielle habitude ; on peut en trouver de très fins, ce qui est nécessaire dans le naïf ; ils tiennent assez bien l’acrylique.

Il y a des marques que je privilégie et d’autres que je fuis. Lorsque je peint, je met mes tubes d’acrylique dans une grande panière ronde tressée, d’Afrique de l’ouest ; je me suis très vite aperçue que de les avoir dans une boîte rectangulaire m’agressait lorsque je les attrape, je me heurtais aux angles, j’ai besoin du cercle pour les manipuler, sans que cela gêne mon élan.

Et vos supports favoris ?
Je fais tendre mes toiles en lin extra fin chez Dubois Beaux-Arts et Sennelier. J’utilise aussi des châssis Berge de lin fin car le grain est assez fin. J’ai besoin d’un grain très fin, assez lisse mais apparent quand même pour être à l’aise dans ce que je fais. J’ai beaucoup de mal avec les supports grossiers, les toiles épaisses ; pour le moment en tout cas. Je m’y essaierai plus tard.

Quelles sont vos inspirations ?
La nature et la beauté spirituelle des êtres restent mes thèmes favoris. Il me faut un sens spirituel, un message, pour créer une toile ; je ne peux faire des images pour des images, vides de sens profond ; cela est de l’illustration, plus de la peinture pour moi sinon. Je me sens responsable de ce que je mets au monde, il faut que ce soit beau, harmonieux, lumineux, gai, généreux et positif.
Je ne peux pas imaginer peindre du sombre, du violent, du tourmenté, du glauque, de la souffrance ; vraiment, je ne peux pas, çà ne me vient pas naturellement. Ou bien je choisi un thème qui fait sens pour moi ; par exemple, en ce moment, j’ai commencé une série de toiles sur le thème de la révolution culturelle qui a conduit à Mai 68.

La jeunesse de cette époque dont je suis avait un idéal très fort de fraternité, de liberté et de non violence. Aux antipodes, de la société de consommation d’aujourd’hui, qui autorise toutes les violences et les pertes de sens. Je crois que nous sommes responsables tous- les artistes eux ont un choix plus fort- de ce que nous mettons comme énergies dans le monde. De toute façon je suis comme çà ; mes problèmes j’essaie de les résoudre, concrètement ; ma sphère artistique est très protégée spontanément.

Vous séparez vous facilement de vos toiles ?
J’ai beaucoup plus de mal à m’en séparer qu’autrefois. Donc, il y a celles qui vont rester dans ma collection personnelle car elles font sens pour moi, d’autres que je vais plus facilement vendre même si toutes font sens pour moi.
Comment qualifiez-vous votre style ?
Totalement inqualifiable  parce que je suis allergique aux étiquettes mais bon pour répondre à votre question, je ne sais pas :zen, frais, tendre et optimiste, méticuleux, engagé, peut-être ?

Comment votre style a-t-il évolué depuis vos débuts ?
J’ai mûri ; parfois je suis étonnée de ce que j’étais capable de faire étant plus jeune. Et puis, il y avait des qualités de supports et de peintures qui malheureusement n’existent plus.



Un message à faire passer à travers vos œuvres ?
Oui certainement plein de messages. Qui se résumerait à çà : dans la vie, il faut faire ce que l’on aime vraiment pour être heureux, se réaliser et réussir. Pour moi l’art c’est spontané, on a une âme créatrice ou on ne l’a pas.

Mais être créatif dans n’importe quel domaine qui nous convient vraiment, çà c’est important. Il y a beaucoup de gens en souffrance qui n’expriment pas leurs talents, qui ne les connaissent pas, parce que la vie, leur éducation ou leur environnement ne les a pas aidé en ce sens. Cela pèse sur l’inconscient collectif de l’humanité.

Je crois aussi que ma peinture, dit : «  regardez au-delà des apparences, nous sommes tous des êtres de lumière ! Cherchez comment mettre au monde, cette lumière !

Quel regard portez vous sur l’ensemble de votre œuvre aujourd’hui ?
Le sentiment d’être entourée d’amis, de couleurs qui me font du bien, le sentiment aussi que je voudrai avoir le temps de me consacrer uniquement à mon art ; je n’ y ai pas renoncé !

Je sais que mon art exprime ce que je suis en profondeur, quelque chose de vital qui me rend libre et heureuse.

Un œuvre fétiche ?
C’est souvent la dernière ou l’une des dernières. En ce moment, mon portrait de Michael Jackson «  the Transfrontiers Angel. Je l’ai rencontré dans ce portrait «  personnellement ». C’était quelqu’un qui savait bien voir au delà des apparences !

Quand je préparais ce tableau, j’ai passé beaucoup de temps à visionner son spectacle à Bucarest, avec tout ce que cela peut comporter comme ambiance. Mon chat est resté durant tout le spectacle qui est très long, à le regarder, sans bouger. Je me demande vraiment ce qu’il pouvait capter ! A bon entendeur !

Vous et l’Art Outsider

Quand et comment avez-vous pris conscience de faire de l’art outsider ?
Je crois que je l’ai toujours su parce que très tôt, j’ai affirmé un tempérament rebelle, pas facile à vivre, pour moi comme pour mon entourage et parce que je ne voulais me couler dans aucun moule, dans l’art comme dans d’autres domaines.

Donc je pense que ce que vous faites, Gricha, pour valoriser, cette approche non-conformiste des outsiders, des primitifs, des naïfs, de l’art brut, les intuitifs, à de l’importance, çà me parle terriblement. Ca me va  bien comme démarche!

Je n’ai jamais marché dans les clous. Donc outsider, c’est bien et en plus l’outsider c’est aussi celui, qui peut toujours apparaître en pleine lumière et en pool position, un de ces jours, pour être reconnu à la mesure de son juste talent, non ! J’aime bien, cette idée de surprendre ; être là où l’on ne vous attend pas, est une autre façon de préserver sa liberté.

Et puis j’aime bien aussi cette idée d’avoir un talent reconnu pour ce qu’il est spontanément et non pas parce qu’il est le fruit d’un apprentissage, d’un dressage, de l’acceptation de codifications, de normes ou de modes imposées qui peuvent nous éloigner de nous mêmes. Les naïfs, les vrais, pas ceux qui ont fait les Beaux-Arts, ont spontanément ce regard affectueux, les uns sur les autres.

Etes-vous en contact avec d’autres artistes Outsider ou en ressentez-vous le besoin ?
Oui, c’est vrai que ce sont souvent des naïfs d’ailleurs. J’ai besoin d’aimer et d’admirer leurs œuvres qui me font du bien. J’aime aussi beaucoup les sculptures d’Afrique de l’Ouest, j’ai un faible pour l’art baoulé très tendre et très expressif, très féminin.

J’aime tout ce qui est fait par des gens sincères et qui n’ont pas la grosse tête. L’œuvre de Pierre Martelanche que j’ai découverte grâce au magazine Outsider Art me touche, m’enthousiasme ; ce genre d’artistes et les gens extraordinaires qui s’occupent avec amour de leur redonner leur place, pour moi c’est le sel de la vie.

Influences, inspirations, artistes préférés ?
Je pense que je suis assez imprégnée de Matisse et de Chagall, de plus, ils ont vécu comme moi à Vence, cette belle cité des Arts et des fleurs dont je suis originaire. Lorsque j’avais lu le livre que Monique Bourgeois ( sœur Jacques-Marie) avait consacré à Matisse et à sa décoration de la chapelle Matisse de Vence, j’avais pleuré comme une madeleine, tellement j’ai partagé ce parcours intérieurement avec lui.

On ne sait pas généralement, quel parcours du combattant fut pour lui, la création de cette chapelle. Oui j’ai eu cette chance extraordinaire, d’avoir eu une enfance imprégnée des senteurs, des odeurs, des couleurs, de l’accent chantant, de l’esprit rebelle et des beautés artistiques de cette partie de la Provence ; tout est beau à Vence ; Matisse et Chagall qui faisaient partie du décor, j’ai eu la chance de les avoir en héritage entre deux tours à la fontaine et un autre à la boulangerie du village !

Imaginez, il y avait ce ciel bleu céruléen, cette lumière, l’odeur flottant partout de la fleur d’oranger dans les ruelles ; dans la cathédrale, la mosaïque de Chagall et tout là haut, ce petit sucre blanc et ajouré, cette perfection cosmique a portée de main, la chapelle Matisse…

Selon vous, l’art outsider recevra-t-il un jour l’intérêt du grand public et des professionnels de l’art ?
J’en suis persuadée car on s’achemine lentement mais sûrement vers un retour vers les valeurs vraies. Je pense que cela a déjà commencé d’ailleurs. L’art brut c’est aussi le talent et l’inspiration à l’état brut !

Projet, évolutions

Quels sont vos projets artistiques dans un avenir proche ?

Une expo à Bucarest en principe, dont les dates vont être fixées prochainement.
Je suis également en train d’illustrer un livre pour enfant, pour lequel j’ai reçu le Prix Panaït Istrati, au salon du livre de Paris, en 2013 et qui est actuellement en souscription sur Ulule jusqu’au 21 mars prochain !

C’est une nouvelle expérience qui me fait repousser mes limites. Je ne me sentais limitée dans la pratique de l’illustration, alors je me suis dit, je vais me mettre dans l’état d’esprit de faire des tableaux qui seront aussi des illustrations mais qui sont avant tout des tableaux que je crée, avec la même énergie que d’habitude. Ce sont des œuvres d’art qui vont servir d’illustrations et là je me suis remise en cohérence avec moi-même, tout en restant dans le cadre de l’imaginaire infantile.

Comment s’est passé votre dernière exposition / salon, quelle satisfaction tirez-vous de manière générale de la rencontre avec le public?

C’était bien mais trop grand et trop loin donc je n’ai pas vu grand monde, n’ayant pu y rester. Je préfère les expos plus intimistes qui laissent l’opportunité de rencontres humaines. Je crois qu’il n’y a rien de plus important pour moi que de voir les yeux brillants de plaisir, de gens qui aiment ma peinture.

Le plus important c’est de les rendre heureux et de partager ce que j’ai de meilleur, d’avoir aussi la reconnaissance de ce que j’ai de meilleur, de plus beau en moi. Pour moi c’est le plus important. Je ne suis pas égocentrée, ni en attente particulière du monde de l’art. Je suis à l’écoute de ce que les vents de l’âme et du temps m’apporteront ! L’essentiel pour moi, est d’être en accord avec moi-même et de mettre de la beauté au monde.

Un rêve ?

Vivre d’art et d’eau fraîche !

Retrouvez les œuvres de Césarine :






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