Outsider Art Magazine


dimanche 2 février 2014

La frénésie du marché gagne l’art brut

La popularité soudaine de l'art brut a déclenché une frénésie qui se répercute sur le marché de l'art contemporain. La demande augmente, les experts et les collectionneurs débattent pour savoir si l’art brut, produit par des individus insensibles au succès, a des raisons de survivre.
«Tout d'abord, l'art brut n'est pas un mouvement artistique, avec un début et une fin», explique Sarah Lombardi, directrice de la Collection de l'Art Brut, première en son genre et la plus importante au monde.

Exposition «Véhicules», premier cycle, avec 200 objets parmi
 les 63'000 œuvres dont elle est propriétaire.  
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Ce musée lausannois a été fondé en 1976 sur la base de la collection du peintre français Jean Dubuffet, inventeur du terme art brut pour définir une «opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions».

L'art brut, aussi appelé parfois art singulier, ou «outsider art», est créé par des individus qui travaillent à l'extérieur du courant dominant en autodidactes, sans contact, physiquement ou psychologiquement, avec le monde culturel.

«Ce qui change c’est que l’art brut n'est plus confiné à l’ombre du monde de l'art», précise Sarah Lombardi, reconnaissant dans un sourire que Jean Dubuffet n'avait pas prévu ce qui se passe actuellement.Ce que Dubuffet n'avait pas prévu

Ces derniers temps, nombre de lieux prestigieux, y compris la Biennale 2013 de Venise, ont organisé des événements autour de l'art brut. Mais la véritable nouveauté, c’est un recentrage qui souligne, non plus l'excentricité, mais la créativité de l'art brut, dissolvant du même coup les frontières avec l'art tout court.

«Dubuffet croyait que l'art brut, en agissant comme un contre-pouvoir, bouleverserait le monde muséal traditionnel mais, en fait, c’est le contraire qui s’est passé: l'art brut est en train d’être absorbé par le monde de l'art, y compris par le marché de l'art contemporain», ajoute Sarah Lombardi.

Et de souligner la pénétration de l'art brut dans de grandes foires commerciales comme la FIAC à Paris et les éditions de Frieze à Londres et New York. A Zurich s’est ouvert le Musée Visionnaire, ramification d'une galerie commerciale qui présente l'art brut sous des formes liées à l’art urbain et à l’art de la rue.

En dehors du marché

Le paradoxe, relève Sarah Lombardi, c’est que les créateurs d’art brut, habituellement dénommés «auteurs», ne travaillent jamais pour la reconnaissance ou pour l'argent et ne peuvent donc pas répondre aux attentes du marché. Souvent, leur œuvre n’est découverte qu’après leur mort. C'est pourquoi il revient aux experts de répéter ces vérités, c’est «notre moteur».

Dans le but de rappeler sa mission, la Collection de l’Art Brut vient de lancer une Biennale, histoire aussi d’améliorer la mise en valeur de la richesse extraordinaire de son fonds de plus de 60’000 pièces, dont 5000 offertes à l'origine par Jean Dubuffet.

Bien sûr, le musée ne peut pas travailler en dehors du marché de l’art, reconnaît la directrice, «mais nous préférons anticiper dans la mesure du possible». Comment expliquer cette soudaine visibilité? Réponse: «L’art brut possède une dimension spirituelle dont l’art contemporain est souvent dépourvu».

Tandis que nombre de musées d'art brut qui ont surgi dans de nombreux pays ont tendance à rester à l'extérieur du courant dominant de l'art, les galeries spécialisée font tout ce qu'elle peuvent pour y entrer. Après tout, il faut bien vendre.Une réponse à la société virtuelle

Type 42 (Anonyme), pièce d'une série de 950 photos polaroïd de stars de tv et de cinéma découverte en 2012 à New York. La série, dont l'auteur est inconnu, manifeste un caractère obsessionnel.
Type 42 (Anonyme), pièce d'une série de 950 photos
polaroïd de stars de tv et de cinéma découverte en 2012 à New York.
Durant les vingt-cinq dernières années, la galeriste de Cologne (Allemagne) Susanne Zander a été une infatigable découvreuse dans le domaine, qui doit selon elle être apprécié à sa juste valeur à côté de l'art contemporain. Elle reprend volontiers le terme d’«outsiders conceptuels» utilisé par la critique Roberta Smith du New York Timespour décrire les monomanies des auteurs qui travaillent d'une manière obsessionnelle avec les mêmes médias, créant un monde bien à eux.

Susanne Zander suggère que l'art brut gagne du terrain en guise de réponse à la virtualisation du monde. «En cette ère numérique, les gens sont à la recherche de racines, d'authenticité». Elle ajoute qu'elle passe plus de la moitié de son temps à chercher de nouveaux créateurs. «Vous pouvez me montrer 1000 œuvres et je pourrai immédiatement repérer les plus importantes.»

«Plus le travail est étrange, et plus grande est la possibilité pour moi d’y pénétrer et de voir le monde selon la perspective de l'auteur, même si ce n’est que pour quelques instants», dit encore Suzanne Zander.

La galeriste estime qu’il n'y a pas eu de changement significatif sur le marché, sa clientèle est restée la même mais «l’intérêt du public a augmenté». L’art brut ne devrait pas être mis à part, insiste-t-elle: «il n'appartient pas à des murs sombres».

«Jean Dubuffet était brillant, mais trompeur et avec quelque chose de fasciste», lance le dissident James Brett, producteur britannique de cinéma mais dont la passion pour l'art brut domine désormais toute sa vie.De tout pour tout le monde

L'intérêt de James Brett pour «les artistes non formés, non intentionnels et inclassables des temps modernes» est à la base de la création, en 2009, duMuseum for Everything. Ce musée nomade constitué essentiellement à partir de sa collection personnelle, a été présenté successivement à Londres, Turin, Paris, Moscou et Venise, attirant un public entièrement nouveau pour l'art qu'il défend, avec une base plus large que celle dictée par Dubuffet.

James Brett est convaincu que la consommation ostentatoire d'art moderne et contemporain pendant les périodes de récession économique a contribué à consolider son entreprise: «Les gens ont besoin de se reconnecter avec la créativité.»

Danger en vue?

Suite à cette nouvelle vogue de l’art brut, Sarah Lombardi regrette un usage quelque peu abusif du terme. Ainsi, en novembre dernier, l'Hôtel de Ville de Paris a exposé des travaux produits dans des ateliers pour handicapés sous le titre Absolument excentrique, une tendance courante dans des classes d'art-thérapie.

Il règne parmi de nombreux galeristes et marchands, une idée fausse selon laquelle n'importe quel art produit par des individus marginaux entre dans cette catégorie. Mais, selon Sarah Lombardi, ce n’est que lorsque l’ensemble d’une œuvre reflète un système de représentation puissant et complexe, et donc unique dans sa force, qu’il peut être considéré comme de l'art brut et, même dans ce cas, le talent est indispensable.

Pour la spécialiste, il n’y a pas plus de talent ou de créativité parmi des marginaux que dans la population en général: «Le phénomène est très rare.» Le critère décisif demeure l’impact émotionnel d’une œuvre, la manière dont elle fait vibrer le spectateur. «On ne s’improvise pas auteur d’art brut d’un jour à l’autre», conclut-elle.
(Adaptation de l’anglais: Isabelle Eichenberger)

source:http://www.swissinfo.ch/



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