Outsider Art Magazine


jeudi 2 janvier 2014

Chronique: l’Art brut est-il soluble dans l’Art contemporain (Nicole Esterolle) ?

1-L’Art brut est-il soluble dans l’Art contemporain ?  
L’Art brut, c’est tendance !

L’art brut est décidément très en vogue, très « tendance » depuis quelques mois, au point que c’est désormais du dernier chic d’en discourir parmi les adeptes les plus fervents de l’AC.
C’est ainsi que le premier pigiste d’art du journal Le Monde, Philippe Dagen, nous parle d’un « tsunami d’art brut » à la dernière biennale de Venise… C’est ainsi que le LAM, Lille métropole musée d’art moderne et contemporain, est devenu aussi musée d’art brut , avec l’installation permanente de la collection de l’Aracine… C’est ainsi que Jerry Saltz, très célèbre critique d’art new-yorkais, cite une œuvre de Bill Traylor méritant, selon lui, d’entrer au MoMA, ou dans n’importe quel autre musée d’art moderne, à l’égal des Picasso de la même époque… C’est ainsi que l’AB est de plus en plus sujet de thèses universitaires…C’est ainsi que la foire newyorkaise « Outsider Art Fair » a décidé de se dupliquer annuellement à Paris… C’est ainsi que le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris devrait prochainement proposer une exposition afin de mettre en valeur ses récentes acquisitions d’œuvres de deux géants de l’Art brut, Henry Darger et Marcel Storr… C’est ainsi qu’un dessin du merveilleux artiste mexicain Martin Ramirez vient de se vendre 170000 euros en vente publique… C’est ainsi que , après avoir pendant 40 ans conchié tout ce qui est de l’ordre de l’affectueux, du gentil, du populaire, du sensible, du tripal , du spontané, de l’instinctif, de l’autodidacte et du « hors-normes », le magazine art-press vient d’émettre un hors-série spécial art brut (« Cette année, même la Biennale de Venise fait dans l’art brut. Nous ne voulions pas être les derniers à en faire autant », nous explique l’exquise Catherine M. , qui, là encore, ne manque ni d’aplomb, ni de sens de l’opportunité.)… C’est ainsi que telle galerie parisienne spécialisée art brut devient l’une des plus courues de Paris, qu’elle obtient les faveurs du sus-dit Philippe Dagen au même titre que les galeries du financial art telles que Templon, Obadia, Lambert, Kamel, Nemour, Thadaeus Ropac et Cie, qu’on y invite Boltanski, pour y discourir de l’AB quand bien même celui-ci avoue en off n’avoir aucun intérêt pour ce domaine, qu’on y invite aussi l’exquise Catherine M . pour y présenter son hors-série… Et c’est ainsi qu’il faut s’attendre à ce qu’on nous colle très prochainement un « festival international d’art brut » dans ce temple de la vapeur – ou de l’évanescence – artistique parisienne , dans ce hammam esthétique pour chasseurs de tendances, qu’est le Palais de Tokyo.

Un sommet d’impudence

Certains esprits bienveillants autant qu’ingénus estiment que cette subite flambée de tendresse de l’AC pour l’AB est le signe d’une possible re-socialisation ou ré- humanisation du premier, de sa volonté de se recharger en contenu, en substance sensible, pour une sorte de ré-ancrage dans le sens et le vécu, de telle sorte que tout redevienne pour le mieux dans le meilleur des mondes…
Moi, je ne crois pas du tout en cette généreuse hypothèse. Je pense au contraire que l’AC vient de franchir un pallier supplémentaire pour accéder à un niveau de vénalité, d’ignominie, d’abjection et d’impudence encore jamais atteint, et que cette opération de récupération n’obéit absolument pas à une volonté de se refaire une vertu, une conscience ou une morale, mais bien de se surpasser dans le même registre de l’insupportable cynisme… Car enfin, quel est le but de cette subite appropriation par l’AC d’un art qu’il a toujours ignoré ou méprisé, sinon de le vider de son sens, de l’enfermer et de l’empêcher de remplir sa fonction de lien entre les hommes?

Insupportable en effet de voir l’Art Brut, qui représente la pureté et l’innocence premières, en passe d’être phagocyté par la bulle ectoplasmique de l’ « Art Contemporain » des grands spéculateurs, des mafieux, des traders cocaïnés, des blanchisseurs d’argent pourri, des institutionnels abrutis, des milliardaires russes ou saoudiens incultes et ivrognes, des Pinault destructeurs d’emplois , etc., aussi insupportable que de voir tel vieux pervers amateur de chair fraîche devenir militant pour les droits de l’enfance, ou tel proxénète notoire défendre la cause des femmes, ou tel grand narcotrafiquant faire dans les bonnes œuvres…
Odieuse cette pratique du « cross-over » désormais très en vogue dans l’AC, qui consiste à mélanger ou « hybrider » ceci avec son exact contraire, la vertu avec le vice, le sublime avec l’abject, de telle sorte que le premier serve d’alibi au second, mais surtout pour faire en sorte que tout se vaille quand il s’agit de faire du pouvoir et de l’argent dans ce grand business du rien qu’est l’AC. Et c’est ainsi que nous avons vu le répugnant ver de terre de Jan Fabre « confronté » aux chefs-d’œuvre du Louvre ; le Christ en fil de fer barbelés du schtroumpf Abdessemed associé par Pinault de façon profanatoire au Retable sacré d’Issenheim, lors de la commémoration du 500 ème anniversaire de ce dernier… Va-t-on, de la même manière, voir un jour l’art brut totalement pris en otage par ces prédateurs misérables du business art ?
Douloureuse cette entourloupe intellectuelle qui consiste à considérer l’art brut comme un art « d’attitude » et faire l’amalgame avec les fameuses « attitudes qui deviennent formes » d’Harald Szeemann. Alors que l’un est diamétralement opposé à l’autre. Alors que si l’art comportemental façon Szeemann n’est que pure stratégie médiatico-financière à base d’arrogance, de provocation et de fausse subversion à vocation internationaliste, l’art brut est fait au contraire de discrétion, de nécessité immédiate, d’humilité, d’intériorité individuelle, de douleur personnelle sublimée, d’illumination individuelle, sans aucune stratégie de reconnaissance extérieure…
A vomir ces nouveaux adeptes de l’Art Brut , quand ils prétendent l’extraire du ghetto où l’auraient selon eux enfermé ceux qui justement ont consacré leur vie à faire reconnaître sa densité humaine et sa force subversive, comme Jean Dubuffet, Roger Cardinal, André Breton, Hans Prinzhorn, Michel Thévoz, Daniel Cordier, Martine Lusardy, Madeleine Lommel, Cérès Franco, Luis Marcel, Danielle Jacqui, Gérard Sendrey, Pascal Rigeade, Louis Chabaud, Claude Roffat, Lucienne Perry, Geneviève Roulin, Françoise Monnin, Pierre Souchaud, Alain et Caroline Bourbonnais, Laurent Danchin, John Maizels, et tant d’autres…. A vomir quand ils intentent, les misérables, de mauvais procès à Dubuffet… Quand, dans le hors-série d’art –press ils déforment l’histoire avec l’arrogante et docte ignorance qui les caractérise…Quand ils dissocient, contre toute réalité historique, l’art brut de l’art singulier, en disqualifiant le second pour vulgarité et populisme, pour mieux financiariser le premier en le réinterprétant à leur sinistre manière…Oui, ils sont à vomir.
Répugnante, comme un vieux calfouêt de Sophie Calle, cette richissime douairière, emperlousée des orteils à l’occiput, collectionneuse sans doute de petits carrés érogènes de Toroni, qui, lors du Salon « Outsider Art Fair » de Paris, accusait une galerie de ne pas vendre assez cher les œuvres d’un artiste, et de mépriser et exploiter ainsi scandaleusement le travail et la vie du même artiste…
Nous sommes, certes, bien habitués, maintenant, dans le domaine de l’AC, à toutes les vilénies, les malhonnêtetés, les collusions, les conflits d’intérêts de tous ordres, les transgressions éthiques autant qu’esthétiques, inimaginables dans tout autre domaine : une dérogation généralisée à toutes les lois au nom d’une acception très particulière du mot « créativité »… mais ce qui se passe avec cette captation-détournement de l’art brut, est inédit, parce que nous assistons là à un outrepassement du seuil de l’acceptable pour tout le monde bien sûr, mais surtout pour la cohésion même et la survie du systême captateur, qui ne peut absorber impunément un objet par nature inassimilable par lui.

Artbrut captus ferum victorem cepit

C’est Michel Thévoz, co-fondateur avec Jean Dubuffet de la Collection d’Art Brut à Lausanne – et dont le hors –série art – press ignore l’existence – qui disait souvent que : l’art brut était irrécupérable, car trop ancré dans une vérité profonde de l’homme, et qu’il fonctionnera toujours comme le Cheval de Troie dans le monde de la culture officielle …

Alors oui, je dirai comme Thévoz et comme le poète romain Horace : Graecia capta ferum victorem cepit et artis intulit agresti Latio (La Grèce, conquise, a conquis son farouche vainqueur et a porté les arts au Latium sauvage)… l’art brut sera donc le Cheval de Troie pour la réintroduction du sens et d’une vraie contemporanéité dans la création d’aujourd’hui.
Parce que oui, la confrontation entre une œuvre d’Adolf Wölfli ou d’Aloïse avec une de Murakami de Koons ou de Mosset, sera inéluctablement fatale pour ces dernières, dont la vacuité sera ainsi imparablement révélée.

Insupportable, cette opération de dissociation art brut – art singulier

Cette volonté patente de la part de la pensée mercantile de dissocier l’art singulier de l’art brut, pour préserver la « pureté » du second afin de mieux le financiariser, relève autant de la falsification historique volontaire, donc de la malhonnêteté, que de l’ignorance crasse. Car chacun sait que Dubuffet n’a jamais pratiqué cette dissociation, ne serait-ce qu’en conservant des relations épistolaires serrées avec nombre d’artistes relevant plus du « singulier » que du strictement « brut ».
Et c’est ainsi, qu’avec Thévoz, il a adjoint à la Collection « Brut de brut » de Lausanne, une collection corollaire dite « Neuve Invention », qui permettait justement de ne pas faire cette cruelle séparation.* Et pour mieux comprendre que l’Art brut, l’art singulier, l’art hors-normes, le raw – art, l’art outsider, le Folk-Art, ect, sont liés organiquement, il faut lire le livre que vient de publier Laurent Danchin « Aux frontières de l’Art brut » qui permet d’appréhender trente années de l’histoire de cette « Face cachée de l’Art contemporain », dans toute sa profondeur humaine, sa richesse, sa diversité et son ouverture.
Ce livre, qui est le recueil de 109 textes d’analyse et de présentations d’expositions d’art brut et /ou singulier, est une approche humaniste, philosophique, sociologique, historique, de l’art brut et de la création artistique en général, comme exercice de liberté et de transcendance… C’est- à – dire à l’exact opposé des basses manœuvres de réduction dont l’art brut est actuellement l’objet de la part des agents du business -art…
Texte original de Nicole Esterolle
source:http://levadrouilleururbain.wordpress.com/2014/01/01/lart-brut-est-il-soluble-dans-lart-contemporain-%E2%80%8F-by-nicole-esterolle-chronique-n49/


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