Outsider Art Magazine


mardi 3 décembre 2013

Art Brut: un tableau du L.A.M aux enchères chez Sotheby's Paris

Portrait de Roger Dutilleul (détail), par Modigliani, 1919.C'est un visage aux yeux en amande si caractéristiques. Un portrait magistral de Roger Dutilleul par Amedeo Modigliani. L'Italien l'a peint en 1919, un an avant que la tuberculose ne l'emporte à l'âge de 35 ans. Le tableau était encore exposé au Musée d'art moderne, d'art contemporain et d'art brut de Lille Métropole, le LaM, il y a un an. Mercredi 4 décembre, il sera vendu aux enchères chez Sotheby's, à Paris. Il est estimé entre 7 à 10 millions d'euros. Acheté directement par le modèle à l'artiste, ce sera sa première apparition sur le marché de l'art.
«Curieux personnage cet oncle Roger, administrateur à la société des ciments Portland du Boulonnais, bourgeois bien rangé qui aimait la peinture d'avant-garde», pouvait-on lire dans Le Figarodu 25 octobre 1979, sous la plume de la critique Jeanine Warnod. L'un des neveux et unique héritier direct de Roger Dutilleul, Jean Masurel, venait d'annoncer qu'il ferait don d'une grande partie de la collection cubiste de son oncle au futur LaM, dont la première pierre allait être posée. La page du journal est reproduite dans le tiré à part du catalogue de Sotheby's, barrée de ce gros titre: Dutilleul: un amateur de génie. «Le collectionneur avait à cœur d'aider les peintres maudits, écrit encore la journaliste. Mais après la guerre de 1914, il n'en avait plus les moyens. Il se laissa pourtant attendrir par la misère de Modigliani et accepta de poser pour lui, à condition que le tableau soit tout petit.» Voilà pour la légende de cette œuvre, la vérité, comme souvent, est un peu différente.

Plus ambitieux que prévu

Selon Thomas Bompard, directeur du département d'art impressionniste et moderne chez Sotheby's: «Roger Dutilleul était un collectionneur passionné de Modigliani. En 1925, il avait réuni trente-quatre tableaux et vingt et un dessins, soit environ 10% de la production complète du peintre. Il avait commencé avecTête de jeune fille, acheté en 1918. Mais en 1919, ne trouvant plus de toile à acheter, il suivit alors le conseil du marchand de l'artiste italien, Léopold Zborowski: se faire portraiturer par Modigliani. Il lui en coûta 500 francs. De cette somme, Zborowski en fit cinq parts, dont trois pour lui et une pour le peintre.  C'est un tableau qu'il faut éclairer avec beaucoup de délicatesse. Il n'est pas verni sauf en quelques endroits. Vous le voyez tel que Modigliani l'a peint en 1919», poursuit le spécialiste en ajustant les spots de son bureau où la toile a été accrochée momentanément.
Contrairement au souhait de Dutilleul, c'est un grand format: 100,4×64,7 cm. Deux fois la taille du portrait du marchand d'art Paul Guillaume, qui a été adjugé 10,6 millions de dollars à New York en juin dernier chez Christie's. «Quand Modigliani débarqua avec son grand format chez Dutilleul, rue de Monceau, à Paris, à la fois le modèle et l'artiste furent décontenancés, raconte Thomas Bompard. Le collectionneur, petit et discret, comprit que son portrait serait bien plus ambitieux que prévu. Il sera réalisé en trois jours et trois nuits. Et Modigliani découvrit dans l'appartement des toiles de la première génération cubiste, Braque, Léger, Soutine, Derain, Miro et, surtout, Picasso qu'il adorait, qui avait lui aussi peint son mécène, Gertrude Stein, et qui allait le complexer.»
«Dutilleul écrit dans ses Mémoires que Modigliani en pénétrant chez lui aurait dit: “Picasso, quel génie! J'ai dix ans de retard sur lui”», souligne l'expert de Sotheby's. Il faut alors imaginer la scène: Modigliani observe les tableaux partout, par terre, dans l'appartement, et pose son regard sur une nature morte, Poissons et bouteilles, peint en 1909 par son idole. Il demande que l'huile du Catalan soit dans son champ de vision. Et il se met à peindre… En empruntant toute la palette chromatique de Picasso: vert émeraude, gris, noir, ocre. Or ce n'est pas la seule influence de cette toile. «Ce tableau est aussi placé sous le signe de Paul Cézanne», affirme Thomas Bompard, qui souligne le «destin croisé» de Modigliani avec l'artiste impressionniste, qui lui aussi portraitura l'un de ses premiers collectionneurs, Victor Choquet, en 1876-1877. «C'était le père du cubisme. Modigliani l'a découvert l'année de sa mort, en 1906. Roger Dutilleul n'a jamais pu s'offrir un Cézanne, trop cher, mais son ombre plane dans sa collection.»
Sa posture, assis de face les jambes croisées, évoque plusieurs portraits du maître d'Aix, dont celui d'Ambroise Vollard, en 1909. «C'est un portrait qui infuse», sourit Bompard, en appréciant la «suavité» de la matière picturale. En y regardant de plus près, on s'aperçoit que dans les yeux de Roger Dutilleul, Modigliani a pointé les pupilles, et sous sa moustache, ses lèvres entrouvertes esquissent un sourire. 

Vente mercredi 4 décembre à 18 h 30,76, rue du Faubourg-Saint-Honoré (Paris VIIIe). Tél.: 01.53.05.53.05 et www.sotheby's.com

source: http://www.lefigaro.fr  


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