Outsider Art Magazine


samedi 17 août 2013

La maison aux coquillages, un chef-d'œuvre d'Art Brut en péril

Délaissée depuis plusieurs années, la maison aux coquillages à Viry-Noureuil dans l'Aisne menace de tomber en ruine. La famille du créateur n’arrive pas à la vendre.

 
Une maison en décomposition. C'est l'état dans lequel se trouve la célèbre maison aux coquillages qui a fai parler de Viry-Noureuil entre les années 1990 et 2000. La France entière s'est étonnée devant l'œuvre déjantée de Bodan Litnianski, ses murs en coquillages et ses piliers garnis d'objets jetés à la poubelle.
La mort de son créateur remonte à 2005. Depuis, le temps passe et la végétation envahit le jardin. Il y a quelques années, on pouvait voir, derrière l'édifice inhabité, le résultat du travail minutieux de ce « maçon-artiste » originaire d'Ukraine. Aujourd'hui, les thuyas ont remplacé les piliers colorés.

En 2010, nous évoquions déjà sa mise en vente dans nos colonnes. Pour Benjamin Cossart, actuel propriétaire et petit-fils du créateur, la situation n'a pas évolué. « La maison est toujours à vendre », confirme-t-il.

Des visites ? Il en a eu mais, « ça ne tient pas la route », regrette-t-il, amer. L'héritier ne veut pas laisser la maison à n'importe qui. Aucune agence n'est capable de répondre à ses critères.
Pourquoi ne s'occupe-t-il pas de l'œuvre de son grand-père ? « Je n'ai ni les moyens financiers, ni le temps. C'est un travail monumental qu'il y a à faire ». La priorité : « mettre en sécurité ». Un paramètre dont se soucie le maire Jean Farez.

« ça pourrait poser un problème si elle tombe en ruine, surtout si ça créé un danger au niveau des murs de clôtures. Dans ce cas-là, je n'aurais pas d'autres choix que d'envisager la démolition », annonce le maire. Que peut faire le conseil municipal de Viry-Noureuil ? « Rien », nous répond-on. « On lui [Benjamin Cossart] a conseillé de faire appel au conseil général », rapporte Jean Farez.
« J'ai essayé de faire perdurer cette œuvre auprès du conseil régional et du conseil général, assure l'intéressé. Personne ne veut y mettre du sien. Le maire est inerte », lâche-t-il.
Jean Farez est pourtant conscient du succès engendré par la maison aux coquillages de Bodan. Mais quand on l'interroge sur la nécessité de préserver l'œuvre d'art, considérée comme une référence en matière d'art brut, l'élu s'étonne : « L'art brut ? Je ne connais pas. Je connais les belles peintures, la belle musique… » Parmi les riverains interrogés (lire l'encadré en bas à droite), on trouve au mieux de l'indifférence, au pire du dégoût. « Il faudrait la raser », ose un riverain.

Très déçu, le petit-fils de Bodan semble avoir laissé tomber. « Je n'ai plus d'intérêt. C'est un échec. » Cette maison qui a attiré et surpris tant de curieux risque de devenir une œuvre éphémère. Et un lointain souvenir.

Bodan Litnianski, un artiste incompris

A Viry, tout le monde l’appelait « Monsieur Bodan ». Les amateurs d’art brut le placent au rang de référence internationale, dans la lignée du facteur-cheval et son palais idéal situé dans la Drôme.
Bodan Litnianski est né en Ukraine, à Ternopol, en 1917. Jeune, il quitte son pays pour trouver du travail en France. Son premier job sera celui de cordonnier.

Prisonnier pendant la Seconde Guerre mondiale, il ressort, devient maçon et achète avec peu de moyens une petite maison avec jardin à Viry-Noureuil. Son œuvre a démarré avec son vélo-moteur et une remorque. C’est là-dedans que Bodan entrepose des objets glanés dans les déchèteries, des coquillages, des casques, morceaux de faïence, tuiles décorées. 

Admiré en France, incompris à Viry

Il commence par les murs d’enceinte. Puis viennent les colonnes dans son jardin, difficile à compter aujourd’hui à cause de la végétation. On estime à plus de 50 le nombre de colonnes. Apprécié de son vivant par les Virois, Bodan fait souvent visiter sa maison.

Beaucoup de médias se sont intéressés à son histoire. Des dizaines de reportages télévisés et écrits lui sont
consacrés. Sa maison idéale, faite à partir des déchets des autres, donne à réfléchir sur la société de consommation. Un livre, édité un an avant sa mort en 2004, soutenu par le conseil régional, retrace son œuvre.

Même la célèbre cinéaste Agnès Varda a posé ses caméras chez lui. De cette rencontre accouche un court-métrage, les Glaneurs et la Glaneuse. Elle parle d’un maçon-artiste « créant sans guide – et sans éventuelle compréhension des siens – un univers à son goût dans cet espace de sa vie quotidienne, à sa porte et dans le terrain qui aurait pu voir pousser des poireaux et des salades ».
Obsédé par sa passion, l’artiste délaisse l’intérieur de sa maison. « Il vivait dans des conditions misérables avec sa femme et son fils. Ils se nourrissaient très mal », raconte Emile Cossard, son beau-fils. Bodan décède en 2005, à l’âge de 87 ans.



Source: article publié le mardi 13 août 2013 dans l'Aisne Nouvelle


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